Le syndicat pour la défense de l’acupuncture traditionnelle

Avec l’arrivée de l’été, nous voyons fleurir sur les réseaux les invitations à ouvrir notre Cœur, à profiter de la bonne compagnie, à nous « mettre en harmonie avec tous ceux qui sont en relation avec la grande nature » (Suwen, chapitre 2), et c’est très bien !

La publicité, le marketing sont aussi de la partie dans nos sociétés, incitant quant à eux à un quotidien plus débridé, à des nuits plus courtes, à des élans de passion… et c’est plus problématique.

Quelle belle opportunité pour réfléchir à la dichotomie propre au Feu, mouvement de cette saison !

Il y a en effet dans la Tradition taoïste une grande différence entre les notions de Joie, de Clairvoyance, d’Eclat (hexagramme 30 du Yi Jing) ou encore de Satisfaction, qui sont les expressions d’un Cœur en paix et en équilibre ; et la notion de Désir, qui est l’expression d’un Feu en excès, en plénitude (d’énergie incorrecte, bien évidemment).

Et les textes classiques du Taoïsme et de l’Acupuncture n’ont de cesse de nous mettre en garde contre les méfaits des désirs, expressions d’un Cœur qui n’est pas en paix.

Ainsi du Yi Jing qui à l’hexagramme 27 (entre autres) nous incite à calmer les mouvements désordonnés provoqués par les désirs ; à Lao Zi qui aborde le sujet dès la 3ème strophe du Dao Dé Jing ; au Huandi Nei Jing qui n’a de cesse de mettre la question sur le tapis, dès le premier chapitre du Suwen et jusqu’à l’avertissement funeste du chapitre 8 du Lingshu mettant en garde contre les manifestations morbides consécutives à un excès de désirs, etc., etc…

Un travail de recherche en Acupuncture Traditionnelle portant sur les addictions (toxiques, comportementales, etc.) avait il y a quelques années avancé l’hypothèse de l’addiction comme une « pathologie du désir ». C’est-à-dire, un Feu non régulé, finissant par embraser les branches, le tronc, et jusqu’aux racines de l’homme en proie à son mouvement excessif.

Un chapitre était notamment consacré aux problèmes de régulation de la dopamine, hormone que l’on peut associer au Feu dans les 5 mouvements (les Endorphines étant à la Terre, l’Ocytocine au Métal, le Cortisol à l’Eau et l’Adrénaline au Bois). Les neurones à dopamine sont massivement impliqués dans le système de motivation, sans lequel tous les mammifères demeurent inertes et inactifs.  Et toutes les dépendances reposent sur la dopamine, cette substance chimique qui rend le moment vibrant et exaltant, ainsi que sur le dérèglement du « circuit de la récompense » : celui qui doit informer le cerveau que le désir est désormais satisfait.

La question importante est dès lors : comment faire au quotidien, en son for intérieur, pour permettre à notre Cœur d’être apaisé – et lui permettre de suivre son chemin en présence de l’énergie de l’été ? Comment mettre à distance ces désirs, comment ne pas y succomber avec avidité ?

Question d’autant plus cruciale que notre société elle-même, et son économie, est aujourd’hui largement basée sur ce principe funeste : elle « fabrique du désir », incite à la confusion entre désir et besoin. Une des grandes réussites de la société de consommation a été de nous convaincre que nous avons besoin de ce que l’on nous a conditionnés à désirer… Cette organisation économique se préserve en exploitant les formes d’insécurité qu’elle génère, et dans notre « culture », de nombreuses grandes entreprises ont délibérément et avec la plus grande ingéniosité ciblé les circuits cérébraux du plaisir et de la récompense pour renforcer les compulsions addictives.

Face à cette culture et ces effets délétères, quelles peuvent être les réponses de la Tradition Chinoise ?

Selon le Confucianisme, la Vertu principale du Cœur (organe du Feu) est nommée « Li » : les rites (ou Tong Li : la « compréhension profonde »). C’est ainsi par les rites, la « bienséance rituelle », qu’il est possible de réguler ses désirs.

Or nous le savons, dans notre société désacralisée, il ne subsiste guère de rites… si ce n’est des rites dévoyés, fondés bien souvent encore une fois sur le consumérisme (donc, sur le principe de désir).

Qu’est-ce que cette notion peut alors recouvrer au quotidien, pour celui ou celle qui chercherait aujourd’hui à se réguler, à répondre à cette sagesse traditionnelle et à échapper aux conséquences funestes d’un Cœur qui « succomberait à ses désirs » ?

Une prise de recul par rapport à la notion de « rite » est nécessaire, et ce serait un grand anachronisme que de chercher à calquer à notre quotidien les préceptes des sages de l’époques Zhou !

Si le rite est très généralement entendu comme une partie d’un cérémonial, il signifie également une « manière de faire habituelle », une habitude. Le mot « rite » vient d’une racine sanscrite, rita, signifiant « ce qui est semblable à l’univers ». Par l’intermédiaire des rituels, le rite sert donc à communier avec l’univers, mettant en œuvre le ciel et la Terre, les étoiles, le Soleil, la Lune, les éléments, etc.. Les rites visent en quelque sorte à introduire une dose d’esprit dans la matière…

Comment pouvons-nous en appeler au quotidien à ces rites, comment ramener cette dose d’esprit dans la matière ?

Et bien, le rite peut « tout simplement » prendre la forme la forme d’une habitude, une attitude qui nous permettra de façon systématique de différer le plaisir immédiat, nous évitant ainsi de « tomber dans l’avidité ». Cette habitude consistera à prendre le temps d’observer, ne serait-ce qu’un instant mais de façon systématique, ce qui se joue en nous, et dans notre rapport à tout ce qui nous entoure.

« La liberté de l’être humain implique sa capacité à faire une pause entre le stimulus et la réponse et, dans cette pause, à choisir la réponse vers laquelle il souhaite se tourner », a écrit le psychologue Rollo May dans un ouvrage de 1975 intitulé « Le courage de créer » (ce titre nous renvoyant encore au chapitre 2 du Suwen nous incitant, l’été, à « avoir des idées », à faire fonctionner son Shen !)

Cette attitude systématique, ritualisée, de prise de distance, pourra alors nous permettre de « sublimer le Feu », comme nous y incite l’Hexagramme 30 du Yi Jing, afin qu’il ne soit plus l’étincelle qui court dans la brousse, mais qu’il devienne éclat, lucidité, clairvoyance, Feu intérieur à même d’animer le vivant et de resplendir au dehors.

Le mot « Sublimation » est important : il s’agit également d’un maître-mot de l’approche psychanalytique moderne, traduisant la relation nécessaire entre le « ça » (les pulsions, les désirs…) et le « moi »…

Bien évidemment, il ne faut pas céder à l’illusion de la facilité, et dans nos sociétés « modernes », ce changement de comportement n’est pas un chemin si aisé… Nos comportements quotidiens prennent racine dans notre biographie, qui elle-même s’est inscrite dans notre biologie. Ainsi la « flexibilité de la réponse », évoquée plus haut comme une condition de notre liberté, est une fonction de la partie médiane de notre cortex cérébral, et la liberté de choisir se développe au fur et à mesure que notre cerveau se développe. Nous savons que les traumatismes (dont l’étymologie grecque signifie « blessure »), d’autant plus s’ils sont graves et précoces, peuvent obérer l’inscription de cette flexibilité dans les circuits cérébraux appropriés. Les adaptations de chacun aux traumatismes qu’il a pu vivre induisent des réponses physiques, chimiques, venant scléroser sa marge de manœuvre : le passé peut s’emparer du présent et le détourner, encore et encore : c’est ainsi que Peter Levine parlait de « tyrannie du passé ». Les réactions conditionnées peuvent laisser leur empreinte jusqu’à devenir des mécanismes fixes, qui ne sont plus adaptées à la situation, à l’instant présent.

Jean Motte, directeur du Centre Imhotep, définit d’ailleurs la maladie comme « un comportement, un état d’être, adaptatif et approprié à une situation passée, qui n’existe plus dans le présent », et incite ainsi à venir « réaccorder en nous ce qui a été jadis désaccordé ».

Dès lors, l’objectif de ce rite d’observation de ce qui nous entoure, de mise à distance de nos impulsions premières, servira la reconnexion progressive à soi, servira le développement, la « fructification de l’être », pour reprendre la traduction d’André Duron du Suwen.

« C’est le chemin pour maintenir son développement en présence de l’énergie de l’été » !

Et oui, les chemins les plus beaux sont parfois aussi les plus simples, et peut être Le Platrier Siffleur de Christian Bobin est celui qui a trouvé la meilleure voie : il habite poétiquement le monde.

« Les instants de contemplation sont des instants de grand répit pour le monde », énonce-t-il.

Il faut reprendre l’habitude de rendre le moment vibrant et exaltant…

Antoine de Saint-Exupéry, une fois de plus, avait peut-être également tout dit dans sa simplicité : ritualiser son quotidien, c’est in fine, l’apprivoiser.

« Il faut être très patient (…). Tu t’assoiras d’abord un petit peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. (…) Mais chaque jour, tu pourras t’assoir un peu plus près… (…). Il faut des rites.

Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.

C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, d’une autre heure. »

Alors mettons notre cœur en paix… C’est le temps que nous avons perdu pour les petites choses, qui font les petites choses si importantes.

Devenons dépendant de l’instant présent, prenons le temps de nous émerveiller, et les désirs pourront bien attendre !

Après tout, souhaitons-nous que l’énergie de l’Eté réponde plus à Laogong dont un nom secondaire est Guilu : le « chemin du revenant », ou à Lingdao, la « Voie de l’Eveil » ?

Alors, bons rites à tous !

L’équipe du SYLAT.

0 réponse à “L’été est là : préservons notre Feu intérieur !”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *